BERLIN, TON DANSEUR EST LA MORT
de Enzo Cormann

Le 19 juillet 1932, Gretl Schüler chante pour la première fois sur la scène du cabaret berlinois « La Dame de Pique ». Le 15 septembre, un commando S.A met l'établissement à sac. Episode trop ordinaire de ces années de peste brune, l'événement prélude à un cauchemar qui plongera Gretl dans un chaos intérieur à l'image de l'embrasement planétaire. Dans le Berlin en ruine de 1946, Gretl tente d'assembler les pièces d'un puzzle de quinze années d'ombre et d'errance. Une écriture théâtrale forte qui révèle les déchirures d'un être à la fois victime et acteur du tourbillon de l'Histoire.





Amélie Hennes

AMELIE HENNES

Sarah Bloch

SARAH BLOCH

quentin Chapellier

QUENTIN CHAPELLIER

Ghislain Delbecq

GHISLAIN DELBECQ

Armelle Gasquet

ARMELLE GASQUET

Beatrice Hennes

BEATRICE HENNES

Canelle Petit

CANNELLE PETIT

Laurent Peyrat

LAURENT PEYRAT

Camille de Preissac

CAMILLE DE PREISSAC

affiche Berlin ton danseur est la mort

Presentation de la piece

Berlin, ton danseur est la mort est une pièce de théâtre contemporaine et musicale, écrite au début des années 80 par Enzo Cormann.

Elle est extrêmement originale par sa forme et son sujet. Tout d'abord, par son écriture : un mélange de poésie et de prose, de lyrisme et de simplicité, une oralité parfois douce, parfois brutale, qui lui donne un aspect cinématographique tout à fait rare au théâtre.

En effet, lorsque nous lisons cette pièce, de nombreuses images nous apparaissent, comme des scènes de film. Il va sans dire que l'auteur s'inspire – et par là-même rend hommage – au célèbre musical Cabaret de Fosse, à l'Ange Bleu de Stenberg ou encore au cinéma de Fassbinder, et plus globalement aux années 30, à ces années orageuses où la création artistique fusionne de mille feux parce que censurée, et où les expressionnistes, les fauves, les cubistes... sont à leur apogée. 

De plus, cette pièce traite de la montée du nazisme à Berlin, à la veille de la plus terrible des guerres que l'humanité ait connue. L'auteur évoque à plusieurs reprises l'antisémitisme, le racisme et l'homophobie omniprésents dans l'organisation nazie, et l'horreur de la déshumanisation. Comment ne pas avoir les images d'archives en tête, comment ne pas entendre Hitler proférant ses discours haineux, ou les pas ordonnés et systématiques des soldats SS ? Comment ne pas voir Charlie Chaplin sur son globe dominant le monde ? ou la vision terrible des cadavres squelettiques dans les camps de la mort ? Plus qu'une simple histoire théâtrale, c'est un véritable devoir de mémoire que nous livre Enzo Cormman.

Aussi, l'auteur a eu la subtile idée, au même titre qu'un Brecht, d'ajouter une partition musicale à son œuvre. Au delà de ses nombreuses références artistiques citées à plusieurs reprises dans sa pièce, l'écriture nous plonge réellement dans une atmosphère, une ambiance... qui dépasse le théâtre : c'est tout à coup une chanson, un livre d'histoire, une étude, un témoignage... à travers lesquels on peut facilement, en tant que spectateur, s'attacher et s'identifier.

Cette pièce théâtrale qui, à travers deux ultimes monologues (au début et à la fin), dénonce foncièrement l'horreur de la guerre, et qui traite l'un des sujets les plus dérangeants de notre histoire, par l'évocation de la Shoah notamment, se doit d'être vue, entendue, et accessible à tous. « Que toujours, partout où un être humain serait persécuté, je ne demeurerai pas silencieux » disait Elie Wiesel. Le théâtre prend alors toute son importance car il devient nécessaire. Il permet au monde de se souvenir et de ne jamais oublier. Le thème est tellement universel qu'il pourrait n'être qu'une succession de clichés, et le danger serait d'en faire une mise en scène pathétique et larmoyante.

Comment mettre en scène cette œuvre magistrale ? Comment donner corps à ces personnages hauts en couleur, sans artifices? Comment rendre cette parole à la fois théâtrale et poétique, à la hauteur d'Enzo Cormann ?

C'est ce que nous allons tenter de définir, ensemble.

Reperes

L'auteur : Enzo Cormann « Un théâtre simple et engagé » Écrivain français né à Sos (47) en 1953, il est metteur en scène, jazz-poët, enseignant, mais aussi romancier. Il a une trentaine de pièces à son actif, qui sont essentiellement musicales, et travaille en étroite collaboration avec le saxophoniste Jean-Marc Padovani. Il se produit sur scène en tant que diseur et vocaliste, car une grande utilisation de la musique jazz et du chant est présente dans toutes ses pièces. Il met généralement en scène ses propres écrits, même s'il a monté J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce en 2001. Après avoir été écrivain associé au TNS et au Centre Dramatique de Valence, puis conseiller littéraire aux Célestins à Lyon, il est actuellement enseignant à l'ENSATT et dirige le pôle Ecriture. En 1980, il a 27 ans lorsqu'il écrit Berlin, ton danseur est la mort éditée pour la première fois en 1983.

Article paru en 1994 aux Éditions Théâtrales – Le Matricule des Anges « Berlin, ton danseur s'appelle la mort » La première pièce d'Enzo Cormann, du moins "la première qui compte" selon son auteur vient d'être rééditée, entièrement remaniée par l'écrivain pour la "débarrasser des nombreux défauts" de la première version. Cette pièce est totalement bouleversante et terrifiante de par la violence qui s'en dégage. Gretl, une jeune chanteuse allemande, vedette de cabaret, va voir sa vie saccagée par le nazisme. La guerre est finie, et Gretl se sent "comme le mort sous la terre en attente de résurrection". La pièce est conçue comme un flash-back qui pose cette question : comment surmonter l'horreur et continuer "sans ressasser sa vie comme un match perdu". La seule voie : le pardon. "A présent, je sais qu'on ne pardonne qu'à soi-même. Pardonner à ses ennemis, à ses tortionnaires, c'est se pardonner de s'obstiner à vivre, de supporter l'idée de survivre à la haine, d'admettre que la haine n'est pas éternelle, que la haine s'use, comme l'amour, comme la vie, au contraire de la mort". » 

Éric Louviot, metteur en scène de Berlin, ton danseur est la mort en 2005, dit au sujet de la pièce :

« qu'elle interroge un individu témoin, jouet et victime de la grande Histoire. C'est le long combat d'une femme, Gretl, qui essaye de se reconstruire. Elle a besoin de traverser sa douleur, sa haine, de mettre le doigt là où ça saigne […] comme un procédé de rédemption, elle doit confronter ses révoltes, ses lâchetés. Tout recentrer sur la mémoire de Gretl, à la fois au présent et au passé […] tous ces souvenirs sont des ambiances ou toutes ces ambiances sont des souvenirs...

La préface de Jean-Michel Palmier parue dès la première édition de Berlin, ton danseur est la mort

« [… ] Enzo Cormann a tiré une pièce étrange et belle. Il n'a naturellement pas vécu cette époque et c'est dans son imagination qu'il l'a reconstruite. Il a lu les récits qui évoquaient l'effondrement de Berlin, l'Allemagne année zéro, il a peut-être contemplé avec tristesse les images qui montraient un océan de maisons incendiées et détruites, ces femmes qui sortent des décombres quelques objets intacts ou qui empilent des briques arrachées à ces amas de ruines. Il a surtout été marqué par les témoignages sur la terreur qui accompagna la venue des nazis au pouvoir […] il a tenté de ressentir le poids de souffrances et d'atrocités […] A côté de cette sensibilité de l'époque qu'il a fait sienne, parce qu'il l'a aimée, on retrouve plus profondément encore un sentiment de malaise, de déchirement, d'amour et de haine conjugués qui ne sont pas sans rappeler les films de Fassbinder […] Les personnages qu'il a créés sont volontairement anonymes et en même temps presque historiques […] Sans doute le lecteur non germaniste et non spécialisé de cette époque sera-t-il peu sensible à ces coïncidences à dessein multipliées, mais elles témoignent du jeu constant que pratique Enzo Cormann avec le langage, la fiction, la réalité et le fantasme […] Ces décors d'ombres déchiquetés, ce monde souterrain se reflètent sur les personnages dont l'identité vacille. Rien n'est certain. Le macabre de l'époque a saigné les hommes, les a vidés de leur sang […] Les sentiments naissent mêlés, pleins de désirs et de violence, s'estompent et il n'en reste que des ruines et des cendres, qui se mêlent peu à peu à la poussière des maison. Et Gretl doit regarder avec les mêmes angoisses sa ville dont il ne reste presque rien, ses amours et sa vie […].

note d'intention

Berlin, ton danseur est la mort raconte l'histoire d'une femme, Gretl Schüler, ancienne chanteuse de cabaret au début des années 30 à Berlin, qui refuse de sortir d'une cave, traumatisée par la honte et la souffrance que lui a causé la guerre. Dans le Berlin en ruines de 1946, elle tente néanmoins de se reconstruire en replongeant dans ses souvenirs d'avant guerre, ses amours, ses joies, ses peines et ses souffrances.

C'est une pièce sur la culpabilité, la tristesse, la douleur profonde. Mais c'est surtout une remise en question totale sur nous-mêmes. Gretl représente à elle seule le choc post-traumatique planétaire qu'a généré la Seconde Guerre Mondiale, et pose l'ultime question du choix. Qu'aurais-je fait, moi ? Aurais-je été du côté des vivants ? Du côté des morts ? Avons-nous seulement la réponse ?

L'histoire de la nazification du peuple allemand, et plus particulièrement de la Shoah, véritable entreprise visant l'extermination de tous les juifs d'Europe, continue d'interroger et de bouleverser les esprits, tant elle nous paraît inconcevable et irrationnelle. Aussi, à la toute fin de la pièce, Gretl dit: « comment peut-on nommer de telles réalités ? Quelle est cette langue qui nomme si facilement l'innommable ? ». A travers cette réplique, c'est toute l'horreur du génocide qu'elle porte en elle, sans parvenir à en saisir le sens. « Seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c'était. Les autres ne sauront jamais. Au moins comprendront-ils ? » s'est demandé Elie Wiesel. C'est ce que tente de faire Gretl. Elle tente de comprendre. De cette manière, l'auteur interroge le spectateur. C'est une vraie claque, tant on parvient à s'identifier. On ne peut ni juger, ni savoir, simplement « essayer » de comprendre, et réfléchir.

Ainsi, Enzo Cormann explore sans barrière la nature humaine, par une écriture simple et directe, violente par moment, mais nécessaire. Elle est sans frontière parce que sans fioritures et c'est ce qui lui donne un aspect cinématographique, notamment avec ces retours en arrière, cet immense « flash-back » qui prend toute la partie centrale de la pièce. C'est comme si on revivait les pensées de Gretl en même temps qu'elle. On replonge alors dans ses souvenirs de jeune chanteuse à la veille de l'élection d'Hitler, dans le Berlin débauché des années 30, on fait la rencontre de plusieurs personnages, dont certains se révèlent extrêmement cruels, à l'image de la barbarie nazie.

Par moment, les situations et les personnages peuvent nous sembler surréalistes. C'est là tout l'intérêt de la chose : il s'agit d'un amas de souvenirs, et les images que provoquent ces derniers semblent parfois quelque peu déformées par la mémoire. C'est avec cette idée que jongle Enzo Cormann : il joue constamment entre la réalité et le rêve, l'illusion et la désillusion, l'existentialisme et le fantasme, exprimant ainsi le trouble fou et le flou trouble de cette période d'entre deux-guerre.

Nous nous rendons rapidement compte qu'Enzo Cormann nous touche par la seule force de son écriture, par le thème qu'il aborde et les images qu'ils renvoit. Il n'est donc pas nécessaire d'en faire une grosse machine. C'est pourquoi nous ne cherchons pas à faire du spectacle, du grandiose. Bien au contraire, nous misons sur une mise en scène simple et épurée, afin de tout recentrer sur la mémoire de Gretl.

Avant que le spectacle ne commence, le public peut lire une citation écrite blanc sur noir: "Ceux qui n'ont pas voulu comprendre cette histoire sont condamnés à la revivre" (W.L Shirer, Les années du cauchemar 1933-1945). "Cette histoire" fait référence à la Solution Finale. Le spectateur comprend alors qu'il a affaire à un théâtre de la réflexion et de la mémoire.

Au vue de la qualité exceptionnelle du texte, nous privilègions les mots et la parole par un jeu sincère et des corps engagés, permettant ainsi un échange permanent entre l'imaginaire du comédien et l'imaginaire du spectateur.

Nous ne cherchons donc pas un réalisme dans la forme. Le décor est quasi-inexistant : un plateau nu. Tout le défi est là : pour représenter ce monde clos que peut être une cave, un salon mondain, une ruelle sombre, un cabaret, un atelier... seuls les comédiens, par le pouvoir de l'imagination, nous font exister ces espaces. Comme le Cabaret de Fosse, les comédiens sont placés au centre de la scène, au sens propre comme au figuré. Ils sont acteurs évidemment, mais aussi chanteurs, danseurs, musiciens et qui, par un travail approfondi de leur corps et de leur voix ainsi, réussissent à mettre le texte d'Enzo Cormann au premier plan. Le jeu sobre et incarné des comédiens permet une véritable écoute des partenaires, du public, du monde. Aussi, les scènes de violence extrême comme la scène du viol de Gretl, par exemple, est représentée par une chorégraphie dansée et métaphorique.

Les coulisses sont à vue et les comédiens sont constamment présents sur le plateau. Certains d'entre eux interprètent plusieurs personnages et le passage d'un personnage à l'autre s'opère par un chagement de costume simple et subtile. Le code couleur des costumes est noir-rouge-blanc, évoquant les couleurs du nazisme. Le maquillage marqué accentue les traits du visage afin de donner aux comédiens un aspect cadavérique et sombre. A l'image des portraits expressionnistes, les personnages nous apparaissent comme des fantômes voguant à travers le vide, et les couleurs dominant ce plateau nu nous rappellent les drapeaux nazis qui hantaient les rues berlinoises.

Nous respectons la volonté de l'auteur, en ne choisissant que des sons acoustiques, aucune musique dite de « scène ». Une comédienne-pianiste et une comédienne-violoniste rythment les ambiances recherchées, sur des airs de Hans Eisler (compositeur de Brecht), Jean-Marc Padovani (compositeur attitré de Cormann), ou encore par la revisite de grands classiques de Schubert ou Brahms, ou de morceaux plus rock comme Alabama Song des Doors (qui n'est autre en réalité qu'une reprise de Kurt Weill composée pour Brecht), donnant ainsi un caractère anachronique au spectacle.

En somme, une mise en scène sans artifices et un théâtre qui se jouera « à mains nues », respectant ainsi les valeurs universelles et intemporelles de la pièce, et l'art vivant dans toute son originalité.

Afin que le public se sente au plus près des personnages, qu'il pénètre peu à peu dans le monde de Gretl Schüler, dans ses doutes, ses retranchements et dans sa très lourde question du choix, le spectateur n'aura pas d'autres choix que celui de la réflexion. Parvient-on à sortir de l'horreur ? Tout comme sortir du viol que subit Gretl? Une pièce comme un cri de rage, d'incompréhension, puisqu'elle nous plonge dans un chaos aux allures insurmontables. Jusqu'au bout, l'histoire semble vouloir nous faire sombrer avec elle dans la mort. Tant de questions nous assaillent alors : « l'homme est-il bon ou mauvais de nature ? Faut-il payer éternellement pour un crime ? Le pardon est-il accessible à tous ?

Enzo Cormann nous livre une œuvre théâtrale de taille à l'ampleur de ce mystère.

On peut s'interroger sur la conclusion dans la préface de J.M Palmier. Pour lui, aucune issue ne semble possible. Pourtant, à la toute fin de l'oeuvre, on perçoit de la lumière. Une lueur.

Que choisit l'auteur ? Il choisit l'espoir : « Pardonner à ses ennemis, c'est se pardonner à soi-même de s'obstiner à vivre... »

Car « la vie est un grand cabaret », Enzo Cormann choisit une scène de théâtre.
Et par son baiser final, Enzo Cormann choisit l'amour.
Berlin, ton danseur est la mort est, au même titre, un hymne sans faille à l'humanité.